Dieu, la révolution, Halloween... et moi (automne 2003)

Publié le par Iatim

(dessin de Tardi)

(dessin de Tardi)

Publicité
Nuit du 31 octobre. Pluie battante. Je déambule dans les rues d’Aix au milieu des sorcières, des gothiques et des consommateurs/-trices d’Halloween même pas déguisé-e-s. Pas la tête à ça. Je traverse le cours Mirabeau1 trempé comme une soupe quand j’aperçois…tiens : deux anges.
Je ne me méfie même pas de cette irruption de clarté dans la célébration des forces du mal2.
Moi, hésitant : « Vous êtes de vrais anges ? ». Un des anges, de sexe féminin3,
me sourit et me tend un bonbon. Waouh, mon regard s’allume et je me jette dessus en me demandant quand même quelle multinationale confiseuse sponsorise ces anges-distributeurs.
Là où le bats blesse, c’est qu’agrafé au bonbon il y a un cœur en papier avec écrit dessus : « Jésus t’aime !! » (voir ci-contre).
Enfin une bonne nouvelle.
« - Tu crois en Dieu ?
Oups.
- Non.
- Pourquoi ?
Quelle question !
- Et vous, pourquoi vous y croyez ?
Ah ça, le couillon de la lune ! Il faut toujours que je me trompe de réplique. C’est pas ça que je voulais dire. Avec une phrase pareille je vais avoir droit à un disque d’une heure et demie !
- C’était il y a quelques années… J’étais sur mon lit… et Dieu m’est apparu… Alors j’ai su que j’étais sauvée.
- Ah. La question que je voulais poser, c’est : pourquoi je croirais en Dieu ?
Mais bien sûr posée maintenant ça fait tâche. Les angelots auraient pu me répondre : « Pauvre benêt, parce qu’on vient de t’expliquer qu’on l’a vu et qu’il nous a sauvées ! ». Evidemment.
 
30mn dans le froid et la pluie à papoter avec 2 anges, ça ne m’arrive pas tous les jours. Alors j’ai été patient.
 
Une discussion très instructive qui m’a appris que Jésus était toujours vivant4, que j’allais vivre éternellement (même si je ne le voulais pas), que j’étais perdu sans Dieu (même si je me sens très bien sans lui5), qu’aimer quelqu’un ça passe par l’amour de Dieu6, que les anges ne divorcent jamais, que la drogue c’est mal parce que ça fait oublier Dieu7 et que changer le monde ça doit passer par un changement individuel. Que de révélations !
Mais léger désaccord quand j’ai demandé naïvement ce qui permettait de distinguer le bien du mal :
« - Est bien ce qui est animé par l’amour de Dieu.
Aïe.
- Mais je ne me sens pas le frère d’un président, d’un chef d’entreprise… J’ai du mal à envisager une justice sociale tant qu’il n’y a pas d’égalité sociale… tant qu’il y a des gens qui dirigent et donnent des ordres et d’autres qui doivent obéir, qui sont ignorants et assistés »(Si ça peut vous rassurer, je précise que je ne connaissais pas cette réplique par cœur).
 
J’étais de plus en plus mouillé et mes 2 anges passaient visiblement à travers les gouttes.
Un-e ange : Le pouvoir n’a rien à voir là-dedans. On peut avoir du pouvoir et bien l’utiliser.
Moi : Ah (pas d’accord).
Et refrain sur le péché, le mal, la culpabilité. D’un coup je vois l’archange Gabriel et tous les seins du Paradis.
Un-e ange : C’est le péché qui fait que tout part en eau de boudin dans ce bas monde.
Moi : C’est vrai. On est habillé-e-s avec des vêtements fabriqués par des esclaves sous-payés d’Asie, on se bafre de produits chimiques, on s’éclaire au radioactif…
Un-e ange : Il faut se rapprocher de Dieu8.
Moi (grelottant de froid et commençant légèrement à me lasser) : Mais je suis de chair, j’ai des mains et je veux changer des choses là, maintenant, avec les gens qui sont autour de moi…consommer autrement, qu’on prenne les décisions ensemble, sans patrons…sans centrales nucléaires…faire de la Terre autre chose qu’une poubelle…développer l’esprit critique !
Un-e ange : Ton combat est perdu d’avance. Pauvre rêveur9 ! Se rapprocher de Dieu est la seule révolution possible.
Moi : Bon, bein je vais y aller… parce que vue l’heure je vais bientôt me trans-former en citrouille.
 
J’ai pas osé leur taper la bise. Dieu aurait pu trouver ça cavalier.
« Anarchiste », elles avaient deviné, qu’elles ont dit.
Menteuses. Comment leur formation politico-religieuse leur permettrait de différencier un athée convaincu d’un anar ou d’un sataniste10 ?
Quand à l’humble curieux que je suis , qui a voulu, le temps d’une douche, s’essayer à cette chose étrange qu’on appelle tolérance, il réfléchira à deux fois la prochaine fois qu’il croisera des envoyé-e-s de Dieu. Même si ils/elles se revendiquent d’un truc nommé « Jesus Revolution ».
Désolé si je vous ai un peu endormi-e-s.
J’étais naïf.
Snif.
J’ le ferai plus.

____________
 
Notes :
1. Pour les gens qui ne connaissent pas Aix, sachez que le Cours Mirabeau est un lieu mythique, le cœur de la contestation sociale l ocale (l’équivalent du Sacré-Cœur à Paris). 
Etrangers, si vous passez par ici, faites un crochet par le cours Mirab’. Ca vaut le détour !
2. Une "commission d´innovation des grandes fêtes populaires françaises" aurait voulu rajouter des figures plus actuelles de personnages maléfiques (comme Bush, Chirac, Poutine, Saddam Hussein ou Ben Laden), mais les propositions auraient été refusées pour « faute de conformité à la tradition d’Halloween » et « caractère peu porteur à une échelle commerciale ».
3. Je précise car l’autre était de sexe féminin, histoire de les différencier. Peut-être que ça pourra éclairer ceux et celles qui s’interrogent encore sur la nature du sexe des anges. Ceux-là étaient à priori femelles.
4 J’ai toutefois émis des réserves à ce sujet. Quoique s’il est planqué avec Jim Morrison il doit bien se marrer.
5. Si, si, j’insiste.
6. C’est peut-être parce que je ne tenais pas compte de ça que je me fais toujours plaquer.
7. Me confiait un-e des anges en évoquant la seule biture qu’il/elle avait connu.
8. C’est rassurant de voir que ça n’arrive pas qu’à moi : là c’est elle qui s’est gourée de réplique !
Ces anges sont un chouia obsessionnel-le-s. Rien de commun avec ceux/celles que j’avais rencontré-e-s jusque là (dans les contes pour enfants).
9. Là il faudrait un rire de gros méchant à la Gargamel.
10. D’ailleurs elles m’ont traité de socialo-communiste parce que j’avais un keffieh autour du cou !
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article