Yann Moix, Polanski et l'antisémitisme

Publié le par Cumulolingus

Dans une interview que Karl Zéro a accordée à Yann Moix en février 2010, écrivain et chroniqueur occasionnel pour le Figaro Magazine, ce dernier présente son livre La Meute, qui a fait du bruit. Il y défend Polanski dans l'affaire où on lui reproche un viol sur mineure (resurgie dans les médias plus de 30 ans après les faits) en traitant la Suisse de tous les noms.
Je vois un arrière-goût élitiste dans les propos de Moix : c'est au nom du génie de Polanski qu'il prend sa défense. Si j'ai personnellement une grande affection pour un grand nombre de films de Polanski, je ne vois pas pourquoi ça lui donnerait plus de droits que les autres.
Son argumentaire repose aussi sur une essentialisation malsaine de la Suisse et ses habitants basée sur des arguments non rationnels («A chaque fois que je vais en Suisse je me sens physiquement mal... » «  il y a un truc impalpable (…) il y a un germe suisse »).
Au-delà du parti pris de Moix de faire parler de lui et de l'affaire Polanski en créant une polémique, j'ai trouvé cette interview intéressante sur plusieurs points.
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D'abord pour ce que Moix rappelle sur l'évolution de la définition de pédophilie entre les années 70 et aujourd'hui. Les années 70 ont été une époque de mouvements de tentatives de libération et d'interrogations tous azimut (je me rappelle avoir lu il y a quelques années des références à un mouvement de libération des mineurs - en lien avec le FHAR, il me semble - luttant entre autres contre la loi qui leur interdisait de choisir leur sexualité).
Je me souviens aussi d'un texte de soutien à trois hommes accusés d'"attentat à la pudeur sans violence sur des mineurs de quinze ans" publié dans Le Monde en 1977 et signé notamment par Simone de Beauvoir, Jean-Paul Sartre, Patrice Chéreau, Guy Hocquenghem, Gilles Deleuze, Félix Guattari et d'autres noms prestigieux.
 
 
Je n'ai pas d'avis aussi manichéen sur la question de la sexualité des mineurs que ceux qui montent régulièrement au créneau dans les médias. C'est un sujet pour le moins complexe et épineux. Aujourd'hui on semble revenu à un tel niveau d'ordre moral que je trouve difficile de pouvoir aborder sereinement la question sans se trouver en bute à l'hystérie. Dans l'imaginaire de beaucoup, la sexualité des mineurs est assimilée à des actes monstrueux (d'après Moix l'affaire Dutroux a marqué un tournant). Cohn-Bendit avait eu rétrospectivement des ennuis à cause d'un texte publié 25 ans plus tôt (dans son livre Le Grand bazar). Peut-être que ce battage médiatique autour de l'affaire Polanski est aussi symptomatique de ce changement fondamental des mentalités. De la part des médias, je veux dire, qui feraient de l'audimat en s'adonnant à un voyeurisme "people" d'autant plus sulfureux qu'il est jugé parfaitement immoral.
 
Il n'empêche que le réalisateur a bien violé une mineure et que les arguments de ceux qui le soutiennent au nom de son génie (dont Yann Moix) sont assez déplacés. Polanski est soutenu parce qu'il est célèbre et qu'il a des relations, c'est évident.
Pour ce qui est de l'idée qu'il serait attaqué parce que juif, je pourrais trouver l'idée simplement idiote si Moix n'avait pas déjà écrit sur la question des Juifs.
Il semble en l'occurrence aimer les défendre quand ils ont tort. L'année dernière il avait accusé d'antisémitisme le cinéma Utopia d'Avignon pour une critique sévère sur la politique israélienne dans la présentation d'un film (l'affaire ICI).
A présent il défend l'idée que Polanski est attaqué parce que juif. Tout ça irait dans le sens qu'un Juif ne pourrait pas se comporter comme un salaud à la manière de n'importe quel être humain.
Cet argument pour le moins malhonnête me fait penser à une émission de "Là-bas si j'y suis", qui parlait des réactionnaires français défendant Israël et les juifs de manière inconditionnelle... aux dépends (selon l'auteur Yvan Segré) de la lutte contre l'antisémitisme (lien vers l'émission).
 
 
Là où ça se corse c'est quand Yvan Moix donne sa définition de l'antisémitisme (à partir de l'affaire Polanski) : « J'appelle antisémitisme (c'est ma définition personnelle de l'antisémitisme) quand il y a inversion - l'inversion c'est le carnaval, c'est le paganisme, c'est-à-dire la fête de l'idolâtrie - quand la victime devient le coupable, où le coupable devient la victime. Quand il y a ce carnaval d'inversion de la culpabilité et de l'innocence. C'est là... que je définis ça comme de l'antisémitisme. »
S'il considère Polanski comme l'innocent devenant le coupable, qui est le coupable devenant l'innocent ? La victime de l'époque ? Le juge ? La société ? Les médias ? Tout ça reste bien énigmatique.
Si on rapproche cette théorie pour le moins obscure avec Israël, dont Moix semble avoir pris la défense contre Utopia, est-ce qu'il faut entendre que les victimes juives rescapées des camps nazis qui auraient défendu la spoliation des terres des Palestiniens seraient des antisémites - selon la même inversion bourreaux-victimes) ?
Ou alors que les Juifs, ayant été victimes des nazis, ne pourraient pas être à leur tour bourreaux de qui que ce soit - et là ce seraient leurs détracteurs qui seraient les antisémites ?
Je ne pense pas que Yann Moix ait pu passer à côté de ça en parlant d'antisémitisme dans l'affaire Polanski.
 
 
Dans le cas du cinéma Utopia, le CRIF (Conseil Représentatif des Institutions Juives de France) a publié le texte de Moix sur son site (l'article).
Au sujet du CRIF j'ai regardé aujourd'hui un débat (de l'émission de télé « Ce soir ou jamais ») datant d'il y a quelques mois. Il mettait aux prises son vice-président, Meyer Habib, et l'historien Shlomo Sand, juif Israélien, opposant à la politique coloniale de son pays et favorable à la mise en place d'un État binational.
Meyer Habib, conseiller de Netanyahou, affirme, pour invalider la critique, qu'Israël cherche la paix depuis 60 ans et que c'est les Arabes qui l'ont attaqué !
J'ai l'impression de retourner à l'école maternelle et d'entendre un gamin lancer : « C'est lui qui a commencé ! ». Il y a un âge où on ne peut plus se contenter de ce genre d'argumentation. Visiblement certains le peuvent.
Puis, quand Sand dit qu'il voudrait un État qui appartienne à tous les Israéliens (Arabes et juifs), Meyer lui répond de haut que son avis n'est pas légitime car minoritaire et que les juifs rêvent d'Israël depuis 2000 ans. Il fait mine de comprendre que critiquer Israël signifie vouloir sa disparition. Et cet homme parle de démocratie !
Je me demande si Sand n'avait pas été juif, s'il aurait été traité d'antisémite...
Ainsi défendre des méfaits en faisant du chantage à l'antisémitisme semble être un combat honorable aux yeux de Yann Moix. Il est malheureusement loin d'être le seul dans ce cas.
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