De "Merci patron" au mouvement contre la Loi travail : le retour des mots de la lutte de classes
Je voudrais revenir sur plusieurs mois de mobilisation sociale en France sur fond de contestation de la Loi El Khomry, dite "Loi travail". J'ai suivi le mouvement ainsi que le traitement qui en a été fait par les grands médias, en gros : ceux qui appartiennent à de riches entrepreneurs et caressent les puissances économiques dans le sens du poil. J'y ai vu autant de mépris que de mauvaise foi quant à leur soutien à l'ordre économique.
Ce que j'ai trouvé très appréciable, c'est le retour de deux mots qui sonnaient jusqu'à il y a peu comme des gros mots ou des mots désuets, décalés, comme issus du passé. Quand vous les prononciez, vous risquiez qu'on vous sourie niaisement, parce qu'on vous aurait soit pris pour un fou, soit pour un crâneur voulant étaler des mots savants. Ces mots, c'est "oligarchie", (un système politique dans lequel le pouvoir est possédé par un petit groupe d'individus), et "ouvriers", mot qui avait été glissé dans les poubelles de la novlangue néo-libérale* (autrement dit : ceux qui n'ont que leur force de travail, qui produisent les richesses du pays et vivent bien souvent à crédit). En résumé : on assiste à un retour des mots de la lutte de classes.
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* Je renvoie à l'excellent livre d'Eric Hazan, LQR : La propagande du quotidien sur la nouvelle langue idéologique que les médias nous déversent depuis des années via les medias et la publicité, remplaçant certains mots par d'autres au sens édulcoré ou les faisant simplement disparaître. Parmi ces mots (certains sont listés sur Wikipedia pour avoir été cités dans l'émission Là-bas si j'y suis) :
- "couche sociale" remplace "classe sociale",
- "ensemble" remplace "émancipation" et "insurrection",
- "Droits de l'homme" remplace "Droits de tous les hommes",
- "problème" remplace "question",
- "solution" remplace "proposition",
- "élites" remplace "responsables",
- "divertissement" remplace "abrutissement",
- "émeute" remplace "révolte",
- "exclusion" remplace "exploitation" et "oppression",
- "partenaires sociaux" remplace "organisations syndicales et patronales",
- "entrepreneurs" remplace "patron" et "chefs d'entreprise",
- "équité" remplace "égalité",
- "flexibilité" et "assouplissement" remplacent "précarité",
- "offensive" et "dommage collatéral" remplacent "crime de guerre",
- "terrorisme" remplace "résistance",
- "pays en développement" et "pays émergeants" remplacent "Tiers-Monde".
Le but de cette novlangue (mot créé par George Orwell dans 1984) serait de faire disparaître toute allusion à des conflits d'intérêts et des luttes entre classes dominante(s) et dominée(s) afin d'invisibiliser les rapports de domination à la base de cette société.
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La 1ere séquence que j'ai choisie, c'est celle ou François Ruffin vient présenter son film "Merci patron" sur Europe 1 chez Jean-Michel Apathie. C'était en février de cette année, peu de temps avant le début de "Nuit debout" et des manifestations.
Dans son film, le réalisateur aide des ouvriers jetés comme des rebuts par un millionnaire (Lagardère) à regagner un peu de dignité. Au micro, il souhaite parler de son combat contre l'oligarchie financière. Mais le journaliste veut qu'il parle de son film sans parler du propos du film ! En clair : parle d'art, mais pas de politique ! Ruffin réagit entre humour et agacement face à un homme qui se cramponne au pouvoir qu'il a de donner ou de ne pas donner la parole. Ruffin lui envoie à la figure le fait qu'il est avant tout un serviteur.
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2e séquence : fin mai sur I-Télé (appartenant au groupe Canal+, du milliardaire Bolloré). Les ouvriers des raffineries avaient rejoint le mouvement de grève en bloquant leurs lieux de travail. Le but étant bien évidemment de bloquer la production pour faire céder le gouvernement. Ca a provoqué un joyeux bordel dans le pays. Intéressant de voir comment la journaliste tente de faire culpabiliser le syndicaliste interviewé en utilisant des mots et des objections complètement décalés : elle dit "blocage" au lieu de "droit de grève", parle des problèmes des "consommateurs" en déniant ceux des producteurs, lui faisant implicitement une leçon de morale sur la violence que les grévistes auraient en affirmant leur droit. J'ai été saisi aussi par le sang-froid du bonhomme, qui répète interminablement que les ouvriers en question affirment un droit démocratique face à un gouvernement qui utilise la force et le mépris. Quelle violence les médias veulent-ils voir et laquelle ne veulent-ils pas voir ?
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La 3e séquence fait part d'un pipotage réalisé par France 2 (chaîne du service public), qui a donné les chiffres d'un sondage selon lequel 67% des Français auraient une mauvaise image de Philippe Martinez, secrétaire national de la CGT, le syndicat le plus représenté dans le mouvement de grève. C'est encore "Là-bas si j'y suis" qui a relevé la tricherie le 3 juin :
4e séquence : Olivier Besancenot, membre du bureau politique du NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste), est invité à BFM TV le 1er mai. On essaie de le coincer en lui demandant de faire le tri entre bons et mauvais manifestants, en utilisant l'argument des "casseurs" qui useraient d'une violence illégitime (non soutenue par les syndicats et les partis politiques) selon l'ordre républicain libéral. Le communiste s'agace de l'obsession des deux intervieweuses qui cherchent selon lui à semer la dissension et refuse fermement de condamner la violence des opposants au projet de loi.
[Un bout de l'interview est sur le site de BFM TV ici]
5e séquence : Quelques jours plus tard, Canal + réalise un reportage sur Frédéric Lordon, économiste et sociologue antilibéral et un des initiateurs de Nuit debout. Lordon se méfie des médias comme de la peste et refuse le rôle de leader. Aucun problème : la chaîne lui lance un coup de poignard intitulé "Le cerveau de Nuit debout", en faisant de lui un "gourou" caché dans l'ombre, un "enragé" tellement effrayant que les hommes politiques tairaient son nom ! On peut y voir des militants admirant Lordon, preuve évidente que celui-ci est un gourou... Ruffin aussi est filmé, présenté également comme un petit chef et un homme refusant le dialogue, puisqu'il n'accepte pas le format d'interview qu'on lui propose. Le journaliste le harcèle un peu. Mais ce n'est rien comparé au forcing que doit subir Lordon. Excédé par l'insistance d'un journaliste, une tierce personne doit s'en mêler pour le tirer d'affaire. C'est bien la preuve qu'ils ont quelque chose à cacher ! Lordon et Ruffin savent à quel point les médias ne sont pas neutres.
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6e séquence : Dans son édito du Point du 2 juin Franz-Olivier Giesbert, proche des milieux d'affaires, a comparé la CGT à Daesh, qui mettraient tous les deux en péril l"'intégrité" de la France.
Ses propos font suite à ceux de Pierre Gattaz, président du MEDEF (syndicat des grands patrons français), qui avait comparé la CGT à des voyoux dans une interview pour le journal Le Monde. Un cap supplémentaire est franchi dans la volonté de lavage de cerveau pour tenter d'inverser les responsabilités de ceux qui exercent la violence et ceux qui la subissent. Sur BFM TV, chaîne d'information continue, qui ne brille pas par la pertinence de ses analyses ni pas la profondeur de ses enquêtes, Giesbert se retrouve face à Jean-Paul Mercier, un syndicaliste de la CGT et militant trotskiste, qui lui met des points sur les I.
Lui, il sait ce que c'est que la lutte de classes.
7e séquence : Daniel Mermet invite Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT, à "Là-bas si j'y suis" au mois de septembre. Il lui donne une tribune pour développer librement ses idées, faire un retour sur les derniers mois et un état des lieux du mouvement social en cours. J'ai éprouvé un réel plaisir à écouter un homme qui a des choses à dire quand on ne le reçoit pas avec agressivité (comme dans les journaux télé). Il y évoque l'hypocrisie du gouvernement, la puissance du MEDEF, l'utilisation de la stigmatisation des musulmans, le vote pour le Front National, le sexisme dans les syndicats, les manipulations des grands médias et de grands moments qui ont été éludés par ces derniers. Il parle ouvertement de lutte de classes.