Soie (Alessandro Baricco)
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Fin du XIXe siècle dans le Midi de la France. Hervé Joncour, n’ayant pas suivi la voie que lui avait choisie son père dans l’armée, se laisse convaincre par un vieux visionnaire de consacrer sa vie à l’élevage des vers à soie. L’économie du village fleurit très vite grâce au commerce de l’étoffe et Joncour et sa femme deviennent riches.
Cet homme sans passion accepte comme son devoir de voyager chaque année à date fixe vers l’Afrique du Nord ou le Moyen-Orient pour aller acheter les oeufs. Il revient également à date fixe, le 1er dimanche d’avril, le plus souvent à l’heure la messe.
Une vie qui file en se répétant, sans surprise, jusqu’à ce qu’une épidémie infeste les élevages de tout le bassin méditerranéen. Joncour assume comme sienne la nouvelle mission qu’on lui donne : cap sur le Japon, où les oeufs ne sont pas infectés et dont la soie légendaire fait rêver les Occidentaux, rares étant ceux qui réussissent à s’en procurer.
Joncour intègre ces voyages au Japon dans sa nouvelle routine, quoiqu’il va être troublé par ce qu’il va découvrir là-bas.
C'est la description d’un monde de répétitions : les voyages, la vie de couple, celle du village, les guerres au loin qui commencent, s’achèvent, reprennent, sur toile de fond d’extension des échanges commerciaux de l’Europe à l’échelle mondiale et de découvertes scientifiques… bon écho au caractère détaché et apathique de Joncour.
Un univers silencieux, lent et ritualisé qui mène le personnage au Japon, incarnant ces caractéristiques par excellence. Joncour va y être marqué en profondeur, sans toutefois qu’il manifeste un emballement démesuré : les oiseaux colorés d’une volière que leur propriétaire peut lâcher quand il veut manifester sa joie, la lettre d’amour d’une femme mystérieuse.
L’histoire d’un homme, dont la vie lui échappe. Une sorte de M. Bovary, que j’avais envie de secouer violemment en sentant les années passer au fil des pages ! C’est la vie d’un être qui après avoir vécu constamment de redites et de déjà vus croit connaître une passion, qui lui file elle aussi entre les doigts.
C’est un canevas dans lequel les personnages secondaires sont principaux et où le personnage principal est désespérément secondaire.
Si le titre n’avait pas été à l’origine italien (« Seta ») mais français, j’aurais pensé que c’était un jeu de mots ironique de Baricco sur ce que Joncour ne peut pas être : soi.
Fantôme au monde et à lui-même, il ne sait pas aimer et fait le commerce d’une étoffe si sensuelle qui fait rêver les autres.
C’est aussi l’histoire d’une histoire d’amour sans réelle histoire (au sens de sans problème et au sens de sans événement modificateur ni action entreprise), mise en abîme et filée entre fantasme et malentendu. Baricco tisse tout le long de ce récit un morceau d’étoffe précieuse, à travers les répétitions de phrases, d’événements, les rituels, les mouvements suggérés par la calligraphie japonaise présente dans le récit, une oeuvre qu’il veut belle et désespérée.
Baricco apôtre de la contemplation ? Baricco amer ? Baricco sous drogue ?
C’est la bobine du temps d’une vie qui se dévide et n’est là que pour être contemplée, cet amour que Joncour ne voit pas, cet autre amour qu’il ne réussit pas à atteindre, ces caractères mystérieux griffonnés sur une lettre. Une vie contemplée, comme la soie.
Décidément, les marchands ne comprendront jamais rien à l’amour !
BARICCO, Alessandro,
Soie / trad. de l’italien par Françoise Brun
-titre original : Seta-
Paris : Gallimard, 2010 – 142 p. (Folio, 3570)
