Carton rouge pour la démocratie : "Là-bas si j'y suis" supprimé par France Inter

Publié le par Cumulolingus

Carton rouge pour la démocratie : "Là-bas si j'y suis" supprimé par France Inter
J'ai appris ces jours-ci que Laurence Bloch, nouvelle directrice de France Inter, a annoncé la suppression de Là-bas si j'y suis à la rentrée de septembre 2014. Une nouvelle qui me révolte et m'attriste. L'émission de Daniel Mermet et son équipe s'est vue reprocher une chute importante de son audience. Un argument qui sonne faux si on rappelle que depuis 2006 Là-bas a été plusieurs fois malmenée dans la grille des programmes de France Inter (reléguée à un créneau horaire de moins bonne écoute, privée d'un jour de diffusion par semaine, amputée dans sa longueur...). Selon Mermet, (> interview publiée dans les Inrocks) l'émission aurait, au contraire, amené 300 000 auditeurs supplémentaires à France Inter, mais les responsables de la Radio depuis 2010 voudraient en réalité la faire disparaître pour des raisons politiques. Selon Acrimed, Laurence Bloch serait une personne autoritaire et spécialiste des coups bas. En effet, elle aurait attendu que la dernière émission de la saison soit enregistrée pour annoncer la nouvelle, espérant empêcher Mermet de lancer une mobilisation des auditeurs depuis l'antenne (> article de l'Acrimed).
 
 
« Là-bas si j'y suis  » : Une pratique de l'information qui contraste, instruit, construit, dérange...
* Citation
Pour rendre hommage à l'esprit de l'émission, un message d'auditeur citait récemment une phrase d'Albert Londres, supposée encore tenir lieu de référence à un certain nombre de journalistes : « Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. » Une phrase qui correspondrait bien à Là-bas.
 
* Un OVNI dans le paysage audiovisuel actuel
Par son ton libre, ses choix de sujets sociaux brûlants, l'émission se démarque du journalisme conciliant ou docile envers les puissants, qui se généralise aussi bien sur le service public que dans les médias financés par des gros groupes. Elle se moque des journalistes serviles et de la politique des grands patrons de presse, évoque les collusions entre hommes politiques et financiers, entre marchands d'armes et information, dénonce les grosses ficelles utilisées pour manipuler les foules. Quand Mermet parle de Là-bas, il affirme que l'émission est au service de la collectivité, qu'elle nous appartient en tant que service public ! Une idée qu'on entend de moins en moins, nettement ancrée à gauche.
 
* Un miroir du monde
On y parle des pauvres, des petits, de ceux qui sont venus d'ailleurs, ceux pour qui la vie quotidienne tend vers la survie, d'habitude instrumentalisés par les grands médias ou présentés comme des causeurs de troubles.
On y entend des voix dissidentes, intellectuels et militants, qui s'opposent à la loi des multinationales et aux pouvoirs en place. Là-bas, c'est un thermomètre des luttes que les grands médias verrouillent ou discréditent.
Pour donner quelques exemples : quand on célébrait à l'unisson la réunification allemande comme la victoire de la démocratie sur la dictature, Là-bas donnait la parole à des habitants de l'Est de l'Allemagne racontant comment les dirigeants Ouest-Allemands les avaient trompés et les avancées sociales qu'ils avaient perdu avec le passage au capitalisme. Autre exemple : quand les chaînes de télé créent l'hystérie autour de la Coupe de Monde de foot au Brésil, Là-bas révèle les mensonges de la FIFA ; la haine des pauvres, expulsés de leurs logements pour construire des stades (40 000 personnes expulsées rien que pour les complexes sportifs selon Geneviève Garrigos, présidente d'Amnesty International France), assassinés régulièrement par la police militaire ; les milliards de dollars investis par le gouvernement brésilien qui vont profiter à la FIFA, exonérée d'impôts et assurée de toucher la totalité des bénéfices grâce aux brevets posés sur tous les produits dérivés ; l'éducation et la santé sacrifiés au Brésil, au nom de la loi du marché. Un cauchemar qui pourrait être un avant-goût de ce qui nous attend tôt ou tard, pris entre les feux de la sauvagerie des politiques d'austérité et la frénésie de divertissement.
 
* Un rôle fédérateur
L'émission permet de comprendre en rapprochant les humains. On vit tous sur la même planète, on a des cultures et des histoires différentes, mais nos besoins et les maux qui nous touchent sont les mêmes. Elle le rappelle.
Ce qui s'est tissé autour d'elle depuis ses débuts en 1989 est assez impressionnant. Ainsi la pétition de soutien diffusée en 2006 parmi ses auditeurs aurait récolté plus de 200 000 signatures. Des « cafés-repaires » d'auditeurs se sont créés un peu partout en France, organisant débats et rencontres autour de thèmes de société, relayant les paroles d'auteurs interviewés dans l'émission. C'est dire ce que cette émission a provoqué d'enthousiasme !
Les messages des auditeurs en début d'émission : s'ils m'agaçaient un peu quand je l'ai découverte, ils sont devenus pour moi comme un rituel indispensable. Un joli bouquet de réactions de colère ou de joie des auditeurs aux émissions précédentes, de déclarations d'amour ou de haine, de blagues téléphoniques, d'appels à soutien, de récits de galères personnelles, d'annonces de salariés en lutte, de lectures de poèmes... Tous ces messages triés par l'équipe rassemblent plusieurs centaines de milliers de personnes.
 
* Une vision du monde curieuse, partageuse, optimiste... contagieuse !
Pour comparer, quand je regarde le journal télé, je vois des images de violence brutes sans explication. Les reportages faits dans l'urgence avec un soucis de recherche d'audience maximum. Ces procédés créent du malaise. Après ça je ressens de l'abattement, de la peur, de l'indignation, de la haine, émotions négatives qui se retournent contre moi ou contre les cibles implicitement désignées par la télé (prétendus terroristes, grévistes, etc.), livrées sans véritables analyses des enjeux de leurs actions. Des événements aux causes inconnues dont la télé ne montre que les conséquences. Ça donne l'impression d'un monde insensé et sans repères. Ce qui est loin d'être le cas.
On apprend régulièrement que des gens supposés nous représenter nous volent impunément. On est montés contre des ennemis imaginaires. C'est une pratique de l'information qui nous dépossède et nous divise.
Je comprends que ceux qui passent beaucoup de temps devant la télé puissent être tentés par le repli sur soi, éprouver une peur de l'inconnu ou un immense sentiment de solitude. Heureusement pour moi, je regarde rarement la télé. Ce qui est une émotion fugace n'a pas le temps de devenir un automatisme.
Par contre, quand j'écoute Là-bas, je me sens enthousiaste à l'idée de mieux connaître le monde. Ça me donne envie de lire, de voyager. Et lorsqu'on y parle de salauds qui s'en mettent plein les poches sur le dos de la collectivité, on nous montre aussi des gens qui luttent pour le partage des richesses ou pour leur dignité. Je ne me sens pas alors plus seul, mais connecté à un monde plein de ressources et bouillonnant de vie. J'ai alors envie d'être citoyen, acteur, engagé. C'est une pratique de l'information qui nous réapproprie ce qui nous appartient (le monde, ses richesses, ses vérités) et nous réconcilie (avec les autres et avec nous-mêmes).
 
Certains peuvent ne pas aimer cette émission ou sa manière d'aborder certains sujets. C'est leur droit. Son ton incisif ne plaît pas à tout le monde et elle appuie quelquefois à des endroits douleureux. Je ne suis pas forcément d'accord avec tout ce qu'y s'y dit ou fait. Mais elle a le mérite d'aborder des questions autrement, ou de les aborder tout court. Elle est précieuse pour la liberté d'opinion, la pluralité des idées, l'imagination.
Très écoutée, on veut la supprimer, non pas à cause d'un manque d'efficacité, mais pour des raisons politiques.
Si elle a toujours critiqué les puissants, elle a été considérée un temps comme un créneau « altermondialiste » nécessaire à la pluralité sur une radio publique. Il semblerait qu'aujourd'hui ceux qui sont à la tête de l’État préfèrent l'uniformité.
 
 
Mon idylle avec Là-bas
C'est la seule émission de radio que j'écoute régulièrement. Parce qu'elle m'éveille depuis 8 ans. A travers les mots elle m'a appris sur l'histoire, la philosophie, la sexualité, la littérature, les utopies, sur d'autres cultures en suivant les voyages des journalistes. A travers les sons elle m'a appris sur d'autres peuples par les bruits de leur quotidien ; mais aussi en faisant la promotion de musiques, d'ici ou d'ailleurs, nouvelles ou anciennes. Elle m'a fait rire, m'a attendri, m'a agacé aussi parfois. Mais avant tout elle a attisé ma curiosité par sa subjectivité assumée et son impertinence.
 
* Grâce à elle, j'ai découvert...
Les historiens Gérard Noiriel, Pascal Blanchard et Shlomo Sand. Noiriel qui explique ce qu'il y a derrière le concept d' « identité nationale », Blanchard qu'un Paris arabe existe depuis 200 ans, Sand comment le nationalisme israélien repose sur des mythes...
… Les pensées des grands bonhommes que sont Noam Chomsky et Howard Zinn, critique des médias et de l'histoire faits par les puissants...
Hervé Kempf, qui détourne de la très tendance haine de l'humanité et pour qui le principal problème sur terre ne serait pas l'humain lui-même, mais plutôt notre imitation du mode de vie d'une bourgeoisie goulue de confort et de plaisir et indifférente des conséquences : la destruction de la planète et de l'espèce humaine...
Eric Hazan et sa mise en évidence d'une novlangue de la République : comment en changeant certains mots on peut faire disparaître des idées...
Alain Badiou et Hazan encore, comme Yvan Segré, qui mettent en évidence l'influence de la droite israélienne dans la définition de l'antisémitisme en France...
Thomas Deltombe, qui explique depuis quand et pourquoi notre gouvernement instrumentalise les musulmans comme ennemis de la République...
… Que le Parti Socialiste ne trahit plus la gauche chaque fois qu'il gagne des élections, depuis qu'il a accepté de gérer le système il y a déjà 30 ans...
… Qui étaient Patrice Lumumba, Ambroise Croizat, Jean Zay, la putain généreuse Grisélidis Réal...
… Le travail du collectif « Les Mots sont importants », celui de Daniel Bensaïd, d'Alain Gresh, de Serge Halimi ou François Ruffin, les enjeux de l'affaire Snowden et les scandales de la NSA, les liens entre grandes entreprises américaines et le Reich d'Hitler, la question du « foulard » à l'école, ce qui s'est passé dans les coulisses de la réunification allemande ou dans celles de la Coupe du monde au Brésil...
Impossible d'en faire une liste complète...
 
* Là où le bâts blesse
Là-bas existe depuis 25 ans, mais Mermet en a déjà 72. Il va devoir passer la main. Il avait annoncé à sa direction un changement au cours de la saison prochaine. Lui était supposé tenir de moins en moins de place pour en laisser aux journalistes principaux. Si l'émission n'est plus diffusée du tout, ce projet passera aux oubliettes.
Au cours des dernières années, Là-bas a été la cible de plusieurs polémiques concernant des conditions de travail inhumaines dans l'émission et les relations détestables entre Mermet et certains membres de son équipe. La dernière date d'il y a un an. Elle avait été lancée par Olivier Cyran (journaliste notamment à CQFD et connu pour son animosité envers Mermet), suite aux témoignages accablants d'anciens collaborateurs de Mermet l'accusant de de se comporter en patron cynique et esclavagiste (> article). Après une enquête menée au sein de la radio, il semblerait que Mermet ne soit pas responsable des contrats de travail précaires ni du montant du budget de l'émission. Les accusations de violence et de pressions psychologiques demeurent. On pourrait espérer qu'une redistribution des cartes entre les membres de l'émission mène à un mode de communication apaisé et plus égalitaire dans l'avenir. Même si je sais qu'il n'est pas toujours facile de lâcher prise quand on a construit quelque chose, je souhaite vivement que ça marche.
 
Cette émission, c'est une émission d'utilité publique. Mermet et son équipe font du journalisme intelligent et constructif. Ils questionnent, éveillent les consciences, donnent envie d'en savoir plus, mettent en lien, l'individu et l'universel, le local et le global. Ils nous donnent de la matière pour être plus maîtres de nos vies.
Là-bas, c'est est un vaccin contre la maladie du consommateur docile.
 
 
Perspectives :
=> J'ai déjà vu 2 pétitions à signer pour soutenir l'émission. L'une a été apparemment lancée par un fan, dans un style émotionnel et plein de fautes de syntaxe. Une autre semble être une pétition officielle, plus courte et plus froide, signée « Auditeurs de France Inter en colère ». Un rassemblement contre la suppression est prévu le 5 juillet à 14h devant la maison de la radio à Paris. Ça n'engage que moi, mais je ne crois pas trop que l'émission sera maintenue sur les ondes de France Inter.
 
=> Je trouve plus intéressante l'idée qui prend forme sur le site de l'émission. Un appel aux dons a été lancé pour « prendre le maquis », avec des montants différents selon ses revenus. Le but est de continuer la radio depuis internet.
 
Affaire à suivre...
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