Une critique du Post-Anarchisme

Publié le par Cumulolingus

(Texte paru à l'origine dans Etrange normalité, février 2011, du côté de Montpellier - etrangenormalite@gmail.com)
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Les théories post-modernes doivent être critiquées, pas uniquement pour le plaisir de la joute intellectuelle. Ses idées à la mode exercent une réelle capacité d’influence dans les milieux altermondialistes, autonomes et alternatifs.
 
Le post-anarchisme repose sur une théorie innovante du pouvoir développée
par Michel Foucault. Pour résumer, le pouvoir ne se réduit pas aux
institutions qui imposent des règles directement contraignantes mais
comprend les rapports sociaux qui diffusent des normes. Une manière de
penser, d’agir est modelée par les relations que les individus entretiennent
entre eux. Autant directement citer la prose opaque de Michel Foucault: « Le
pouvoir n’est pas quelque chose qui s’acquiert, s’arrache ou se partage,
quelque chose qu’on garde ou qu’on laisse échapper; le pouvoir s’exerce à
partir de points innombrables, et dans le jeu des relations inégalitaires ou
mobiles [...] ». Michel Foucault évoque sa conception du pouvoir notamment
dans La Volonté de savoir.
 
Cette conception du pouvoir permet de s’attaquer à toutes les formes de
domination. Contrairement aux idées avancées par les groupuscules
anarchistes, la suppression de l’État ne signifie pas le dépassement de
toute forme de domination, même s’il s’agit d’un préalable indispensable. La
société post-révolutionnaire doit également transformer qualitativement les
rapports sociaux.
Je précise que cet article critique de manière virulente les théories
post-anarchistes mais aussi que ses idées peuvent être utilisées de manière
stimulante. La critique des rapports de pouvoir qui perdurent dans le
militantisme révolutionnaire traditionnel peut déboucher vers des réflexions
sur de nouvelles pratiques de lutte. Les premiers matériaux pour une Théorie
de la Jeune-Fille, esquissés par Tiqqun, permet de réactualiser la critique
de la normalisation de la vie quotidienne par la diffusion d’une manière de
penser et d’agir propres à la modernité marchande. En revanche, en dehors de
quelques réflexions critiques pertinentes, les post-anarchistes ne
développent aucune perspective de transformation révolutionnaire de la
société.
 
L’IMPOSTURE POST-ANARCHISTE
 
Des chaires universitaires au mouvement autonome, qui exalte une radicalité
pseudo révolutionnaire, la diffusion des théories postmodernes semble
irrésistible. La French Theory compose un assemblage intellectuel qui s’impose
comme la dernière subversion radicale à la mode. Gilles Deleuze, Félix
Guattari, Jacques Derrida, et l’incontournable Michel Foucault garnissent le
panthéon de la théorie critique adoubée par toutes les institutions
académiques.
 
La subversion textuelle, la théorie queer, les évolutions moléculaires, les
TAZ, les rhizomes et autres flux enlisent les idées libertaires dans une
bouillie imbuvable.
La théorie postmoderne permet à ses thuriféraires de cultiver une posture de
rebelle à l’ombre des amphithéâtres. Judith Butler combine parfaitement sa
critique queer avec une prestigieuse carrière universitaire. Le discours
post moderne se réfugie dans l’étude littéraire pour tenter de modifier les
représentations plutôt que la réalité matérielle. Le post anarchisme
apparaît comme un anarchisme néo-stalinien. De l’anarchisme, ses théories
conservent l’anti-marxisme qui consiste à privilégier l’idéologie et l’idéalisme
sur l’observation empirique de la réalité matérielle. Du néo-stalinisme, les
postmodernes empruntent la posture de l’avant-garde selon laquelle les
intellectuels éclairent une plèbe ignare, notamment par rapport à l’oppression
qu’elle subit.
 
Pourtant, les théories postmodernes jouissent d’un crédit assez exceptionnel
auprès de certains milieux radicaux. L’influence de la logorrhée
foucaldienne de Tiqqun, ou plus largement la référence incontournable à la
queer theory, attestent du triomphe de ce courant intellectuel.
 
MICHEL FOUCAULT PAPE DU POST-ANARCHISME
 
Le théoricien du biopouvoir s’impose comme la figure tutélaire du post-anarchisme. Les théories de Michel Foucault s’institutionnalisent afin de limiter l’influence du marxisme. Malgré le détestable déterminisme historique des communistes dogmatiques, le marxisme critique s’appuie sur l’observation empirique des réalités matérielles. Désormais, la spéculation intellectuelle et les acrobaties conceptuelles priment sur l’étude des structures économiques et sociales. Les concepts de Michel Foucault se répandent d’autant plus facilement que leur opacité exerce un effet d’autorité dans les milieux académiques. Dans les milieux radicaux, les concepts nébuleux permettent une réappropriation facile. Si personne ne comprend des concepts, alors chacun peut les comprendre comme il l’entend.
Ensuite, l’image de l’intellectuel militant au regard lucide et critique sur son époque relève du mythe. Ses engagements successifs reflètent davantage l’opportunisme plutôt que la cohérence intellectuelle. Michel Foucault devient, dans les années 1968, une des cautions intellectuelles des délires maoïstes qui
fossilisent le communisme le plus orthodoxe. Ensuite, le philosophe défend les droits de l’Homme avant de devenir l’idiot utile de la contre-révolution islamiste en Iran.
 
LA REACTION POST-MODERNE
 
Le discours des cultural studies et de la queer theory ne se cantonne pas
aux sermons des stars de campus américains mais altèrent les mouvements de
contestation sociale. Avec le bavardage postmoderne, les micro récits
remplacent le projet révolutionnaire d’une émancipation universelle. Les
luttes de genres priment sur la lutte des classes.
La dénonciation de l’universalisme abstrait prime sur la critique de la
marchandise concrète. Les projets de libération universelle sont réduits à
la domination du «mâle, européen, blanc, hétéro normé». En revanche, si des
coupables sont désignés aucune perspective libératrice ne se dessine.
La théorie queer s’attache à un post-féminisme radical chic qui occulte la
question sociale et la précarisation des femmes. Le combat contre le
patriarcat est remplacé par celui contre l’hétéronormalité à travers une
valorisation de la culture télévisuelle. « Les post féministes ne se battent
pas pour le droit des femmes et des hommes à disposer librement de leur
corps, ni pour une sexualité inspirée par l’amour, le désir et les
fantasmes, mais pour imposer, autoritairement, une nouvelle normalité
sexuelle » observe Jordi Vidal.
 
A LA MODE QUEER
 
La théorie queer applique les principes postmodernes à l’étude de l’homosexualité
et à « l’identité de genre ». Judith Butler estime que « nous sommes
constitués par des normes et des conventions qui nous précèdent et nous
dépassent ». Elle insiste sur les possibilités de « développer une puissance
d’agir, de devenir des genres différents ». La queer theory, avec son jargon
et ses effets stylistiques, dénonce les normes et les conventions pour
obtenir des postes dans l’université.
L’obsession du genre et le primat des questions culturelles permet d’occulter
les enjeux politiques liés à la lutte des classes. La notion de genre
dénonce l’idée de nature humaine pour souligner la construction, à travers
les rapports de pouvoir, des identités. Le genre s’oppose à la notion de
sexe qui naturalise l’identité et s’inspire des idées foucaldiennes. Mais la
queer theory n’envisage aucune perspective d’émancipation universelle et se
contente d’observer les dispositifs de pouvoir sans apporter de réponse
concrète aux questions soulevées. Judith Butler nie l’efficacité de toute
action politique puisque, selon elle, toute libération génère d’autres
formes de contraintes. Ses analyses qui se veulent radicales débouchent vers
le créneau universitaire du «nihilisme de la chaire ».
 
AUCUNE PERSPECTIVE REVOLUTIONNAIRE
 
La subversion du pouvoir et des normes proposée par Judith Butler se
contente de réunir la panoplie du parfait subversif avec la parodie, le
détournement verbal , le déguisement du drag- queen, la valorisation de
pratiques sexuelles « troublées », etc. Le philosophe Richard Rorty ironise
sur le « textualisme radical » de Butler. La théorie post féministe
survalorise le langage par rapport à la réalité. Ses réflexions
universitaires n’émergent même pas des recherches en sciences sociales mais
des départements d’études littéraires. Judith Butler ne s’intéresse pas à
des problèmes empiriques mais tente de repenser la théorie littéraire
féministe. La théorie précède la formulation d’un problème réel.
La théorie queer ne propose aucune solution politique et demeure pessimiste
par rapport à l’action collective. Selon Martha Nussbaum, Butler « suggère
que les structures institutionnelles qui sont la cause de la marginalité des
gays et des lesbiennes dans notre société, et de l’inégalité persistante des
femmes, ne seront jamais changées profondément et que, de ce fait, notre
plus grand espoir consiste à leur faire un pied de nez et à trouver, en leur
sein, des poches de liberté individuelle ».
Avec la théorie queer, la subversion politique demeure enfermée dans les
campus universitaires. L’action collective et la transformation radicale de
la réalité sociale ne sont jamais envisagées. Il s’agit de s’accommoder de l’ordre
social existant en tentant de le subvertir à la marge. Ce type de stratégie
rejoint les aspirations de la mouvance des squats qui se contentent d’afficher
un mode de vie marginal sans tenter de faire vaciller la société marchande.
 
LA RESIGNATION FACE AUX POUVOIRS
 
Le post-anarchisme accompagne le néolibéralisme avec la dissolution du
projet universel dans les revendications identitaires particulières. La
conception post-anarchiste du pouvoir comprend certaines limites. Pour les
postmodernes, le pouvoir repose sur les relations sociales et ne peut pas
être détruit. Michel Foucault amalgame le pouvoir comme domination avec la
notion de pouvoir comme capacité d’agir. Ainsi, l’oppression liée au pouvoir
institutionnel semble niée. Les anarchistes révolutionnaires, qui luttent
pour l’abolition de l’État, ne nient pas l’influence que les individus
exercent les uns sur les autres mais affirment également la nécessité d’une
confrontation avec les institutions. Les théoriciens postmodernes évoquent
un sujet assujetti, déterminé par «une passion primaire de la dépendance »
selon Judith Butler. Ses théories s’opposent donc à l’anarchie qui suppose
un volontarisme révolutionnaire.
La théorie post-anarchiste permet cependant de critiquer les rapports de
pouvoir dans la vie quotidienne. Toutefois, la domination et les rapports de
pouvoir sont présentés comme inéluctables. Les postmodernes insistent sur l’aliénation
qui condamne les individus à la domination. L’idéologie post-anarchiste
relègue la perspective d’une rupture révolutionnaire derrière les réseaux de
micro résistances.
 
REPENSER L’ANARCHISME REVOLUTIONNAIRE
 
Dans un livre qui cuisine les théories postmodernes à la sauce NPA, Razmig
Keucheyan souligne que ce courant est lié à un cycles de reflux des luttes
révolutionnaires. Pessimisme et défaitisme alimentent ainsi ses théories de
la résignation et de l’accommodement avec l’ordre marchand. Dans un contexte
d’incertitudes et de doute, le projet révolutionnaire en ressort largement
ébréché. Le projet d’un changement global de société est désormais assimilé
au totalitarisme. Mais cette période apparaît également comme un cycle d’expérimentation,
de résistances et de créations.
Mais Daniel Colson, théoricien anarchiste, s’inspire directement des idées
postmodernes pour penser l’émancipation. Il reprend la formule de Gilles
Deleuze et Félix Guattari de l’anarchie comme cette «étrange unité qui ne se
dit que du multiple ». L’apport des idées postmodernes réside sans doute
dans la réflexion sur la pluralité des formes d’oppression, et donc des
stratégies d’émancipation. La société marchande et étatique, le système
capitaliste, demeurent traversés par de multiples rapports de pouvoirs qui s’imposent
au niveau global comme à l’échelle de la vie quotidienne. Ensuite, le post
anarchisme s’appuie sur les minorités qui peuvent également porter un projet
universel puisque, selon Gilles Deleuze, chacun est minoritaire.
Néanmoins, il est indispensable de conserver une relative distance par
rapport aux effets de modes et aux théories fumeuses. L’émancipation des
minorités, la pluralité des oppressions et la multitude des luttes ne
doivent pas être occultées.
Mais il semble indispensable d’articuler l’affirmation des subjectivités
radicales avec la création d’une nouvelle communauté humaine égalitaire et
libertaire. Le nouveau projet révolutionnaire peut se construire par la
multiplication et l’articulation des luttes qui visent à transformer le
monde et à changer la vie ici et maintenant.
La critique théorique du post-anarchisme détermine également des pratiques
de lutte et ne se cantonne pas au débat strictement intellectuel. Ses
théories queer semblent réellement influentes, notamment dans le mouvement
autonome. Des livres publiés par les éditions Amsterdam, La Fabrique ou
Zones (propriété de La Découverte, donc de Lagardère), des revues comme
Vacarmes, Multitudes, RILI, voire certains articles sur Indymedia Grenoble:
ses théories sont loin d’être minoritaires et inoffensives. Mais, surtout,
ses idées peuvent influencer de nouvelles pratiques politiques.
 
Les post-anarchistes valorisent logiquement des stratégies alternativistes.
L’anarchisme s’apparente alors à un mode de vie, souvent autour d’un squat,
avec une influence culturelle sur la société. Des pratiques marginales
(squats, auto réductions, zones de gratuité et autres zones d’autonomie
temporaires) doivent se diffuser progressivement à l’ensemble de la société.
Cette stratégie me semble réellement efficace si ses expérimentations,
sympathiques mais marginales, s’accompagnent d’un projet révolutionnaire.
Seules les luttes sociales peuvent permettre de changer la réalité
matérielle et, à travers leur multiplication et leurs convergences, une
véritable rupture révolutionnaire. Les différentes minorités peuvent se
libérer en balayant l’ordre capitaliste pour créer une nouvelle société
commune sans exploitation ni domination. Pour cela les minorités et tous les
opprimés doivent se fédérer de manière autonome plutôt que de cultiver leur
petite spécificité.
 
Sylvain
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