Ringolevio

Publié le par Cumulolingus

Ringolevio
Ecrit à la manière d’un roman, Ringolevio serait une pure autobiographie, celle d’Emmet Grogan, un des piliers des Diggers de San Francisco des années 60. Tout commence par une partie de Ringolevio, un jeu brutal et démesuré pratiqué par les gamins des rues de New York. A treize ans, Kenny Wisdom (son nom civil) commence à se piquer à l’héroïne pour faire comme les durs de la rue, à quatorze il se retrouve dans une prison pour adultes (il ment sur son âge pour éviter que ses parents l’apprennent), s’obligeant à souffrir un sevrage abominable, seul et silencieux pour ne pas être repéré comme toxico. Après sa libération, il décroche (sans mauvais jeu de mots) une bourse pour entrer dans une école où sont essentiellement des enfants de riches. Il profite de l’occasion pour se renseigner sur les périodes d’absence de ces gentilles petites familles, cambriole leurs maisons et force leurs coffres-forts. Quand ça commence à sentir le roussi il part pour l’Europe, décidé à rechercher ses racines irlandaises. Il passe par l’IRA, expérience qui aiguise autant sa conscience politique que sa connaissance des bières locales.
De retour aux Etats-Unis, il débarque dans le mythique quartier de Haight-Ashbury, à San Francisco, où le mouvement hippie fleurit, et réalise à quel point cette contre-culture, par ses pratiques en rupture avec les valeurs américaines, contient les germes d’une société nouvelle. Dès lors, avec quelques autres, il s’investit dans l’organisation de repas gratuits (grâce à la récup’, aux dons, au vol aussi) pour tous ces gens qui viennent s’entasser dans le quartier la faim au ventre (hippies, chômeurs, fugueurs…), et du coup dans l’organisation du quartier. Cette petite équipe prend le nom de Diggers, en clin d’œil aux paysans anglais du XVIIe qui avaient repris des terres du roi. S’ensuit une longue suite de guéguerres avec les lobbies qui se sont formés dans le quartier : les commerçants hippies, peu sensibles au principe de gratuité, les groupes religieux ou mystiques, qui entretiennent de bonnes relations avec la police, plus toute une bande de requins, en quête de fric, de pouvoir ou de reconnaissance, qui veulent tirer leur épingle du jeu. Une suite de défis sans fin qui raconte aussi les travers de cette contre-culture : les comportements colonialistes de soi-disant radicaux vis-à-vis des noirs ou des Indiens, la lutte contre les médias (y compris alternatifs) et le “phénomène Diggers” qu’ils ont lancé, contre tout leadership à l’intérieur du groupe, contre les calomnies et les trahisons de toutes sortes, les dangers de la défonce. Une épopée : repas gratuits gigantesques, concerts gratuits en plein air rassemblant 30000 personnes, “théâtre-guérilla”, feuilles d’infos locales, gratuites et subversives, magasins gratuits, voyages incessants, tentatives de front commun entre Black Panthers, Diggers et blancs radicaux…
Un livre qui fait réfléchir sur l’humain : jusqu’où sommes-nous capables de prendre nos vies nous-mêmes en main ? Sommes-nous capables de fonctionner sans chefs, mais surtout est-ce qu’on peut résister à l’ivresse du pouvoir quand on jouit personnellement d’une grande popularité ?
 
Emmet GROGAN,
Ringolevio : Une vie jouée sans temps morts…; préf. de Gérard Guégan,
Paris : Gallimard, 1998 – 683 p. (La Noire)
 
(hiver 2004-2005)
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